L’égalité femmes-hommes en matière de mobilité passe aussi par une réflexion sur l’aménagement des espaces publics, nécessaire pour répondre à l’insécurité, réelle et ressentie. Nées au Canada dans les années 1990, les premières "marches exploratoires" sont apparues en France au début des années 2000, avec pour objectif une meilleure appropriation de la ville. À Lille, une expérience récemment menée à l’initiative de l’Aéronef illustre la manière dont ces explorations urbaines peuvent amener à une organisation moins genrée de l’espace urbain.

Longtemps ignorée, la question de l’équilibre femmes-hommes se pose avec toujours plus d’acuité dans l’espace urbain : marqué par l’histoire, celui-ci s’est longtemps construit autour des hommes, sans prendre les femmes en compte. Longtemps ignorés, les risques spécifiques que ces dernières peuvent encourir dans l’espace urbain sont encore largement appréhendés comme des menaces que chacune doit gérer individuellement. Confrontées à un risque constant d’incivilités, de harcèlement et d’insécurité dans des espaces urbains plus ou moins anxiogènes, les femmes sont indirectement poussées à délaisser la marche, les transports en commun ou le vélo pour privilégier la voiture, entretenant ainsi une reproduction des inégalités entre les sexes, y compris en termes de mobilité. 

 

La problématique de l'Aéronef

Consciente d’un problème encore renforcé par le fait que ses spectacles s’achèvent après la tombée de la nuit, la salle de concert lilloise l’Aéronef a décidé d’agir à l’automne dernier au moyen d’un dispositif à la méthodologie particulière : la marche exploratoire, explique Clémence Bruggeman, directrice de projets et en charge de la RSE. "L’égalité femme-homme est une des thématiques qui nous tiennent à cœur. Or, l’Aéronef est situé entre deux gares, ce qui rend l’atmosphère particulière autour d’Euralille, dont le visage est très différent la nuit. Beaucoup de femmes qui se rendent à nos concerts ne se sentent pas à l’aise en repartant de leur soirée. Nous avons voulu comprendre pourquoi et travailler pour améliorer ce ressenti". 

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La marche exploratoire, outil de diagnostic

Concrètement, une marche exploratoire consiste à explorer à pied un site en particulier – ici une zone qui englobe Euralille et les deux gares – avec une dizaine de personnes pour analyser les atouts et les faiblesses de l’espace urbain qu’elles empruntent régulièrement. Mais ce type de marche se prépare avec soin, insiste Clémence Bruggeman. "L’Aéronef est l’une des premières salles à mener ce type d’exercice. Rien que le choix d’un partenaire pour nous accompagner n’a pas été simple, dans la mesure où des initiatives comme celle-ci sont encore rares dans le secteur culturel. Pour coanimer la marche et éviter toute autocensure, nous nous sommes appuyés sur Loud’Her, une association qui travaille sur la place des femmes dans les musiques actuelles".

 

Une marche à l’automne dernier

Préparée en amont au travers d’une réunion de présentation, la marche elle-même s’est déroulée le 29 septembre - un soir de concert, donc dans des conditions réelles. "Nous avons réuni une dizaine de femmes aux profils divers : spectatrices, salariées, intermittentes du spectacle, bénévoles… Nous nous sommes également ouverts à des partenaires comme Ilévia, dont une représentante a participé à l’opération". Le parcours, lui, s’est organisé en trois temps : une déambulation dans la salle vide avant l’ouverture des portes, puis dans la salle pendant le spectacle et enfin aux alentours, à la fin du concert. "Nous avons parcouru l’ensemble de l’avenue Willy-Brandt, les abords de la gare et la place des Buisses avant de pousser vers Fives. Nous avons débriefé à chaud, avant de programmer une dernière réunion un mois plus tard, pour dresser un bilan plus à froid de l’opération". 

 

Des ressentis divers 

Quels enseignements tirer de cette marche ? "Identifier avec précision ce qui fait qu’on se sent inquiète en marchant autour de l’Aéronef la nuit n’est pas si simple. Travaillant ici, j’avais un regard qui m’est propre. Beaucoup de ces ressentis ont été confirmés par le groupe, mais le regard sur l’espace public varie en fonction de l’expérience de chacune", explique Clémence Bruggeman. La place des Buisses, vaste et bien éclairée, rassure ainsi les unes, mais inquiète les autres : "certaines femmes ont le sentiment d’être visibles de loin quand elles rentrent seules, donc d’être vulnérables. La problématique est sensiblement la même sur les passerelles. Marcher dessus fait du bruit, ce qui provoque des sentiments mitigés. Certaines redoutent d’être détectables plus facilement, d’autres estiment au contraire que faire du bruit contribue à décourager d’éventuels actes agressifs". 

Reste un ensemble de constats objectifs et partagés. "Le premier tient à la luminosité. Au cours des trois dernières années, l’éclairage public a été renforcé sur les passerelles autour de la salle, mais la tonalité très blanche et presque blafarde des lampes est plus angoissante qu’autre chose". Autre perception commune à toutes les participantes : l’absence d’une signalétique simple et adaptée. "Chercher son chemin tard le soir, hésiter constamment sur la route à suivre est très anxiogène. C’est un des points d’amélioration que nous avons pu mettre en évidence auprès de la Métropole européenne de Lille et de la Mairie de Lille". 

 

Des suites concrètes

Fin novembre, une nouvelle marche a été organisée par l’Aéronef en respectant le même parcours, mais cette fois en compagnie de représentants des partenaires concernés : Ilévia, la MEL, le parking Indigo, SKEMA, le Casino Barrière, la Ville de Lille, la police… Objectif : réfléchir tous ensemble à des solutions, à court et à long termes. "La marche nous a permis d’identifier différentes pistes. Certaines nécessitent une réflexion et des moyens à long terme mais d’autres sont réalisables à brève échéance, sans nécessiter un budget conséquent. Rien que par la concertation, on parvient à avancer à petits pas, estime Clémence Bruggeman. Ce travail est un socle qui nous permet désormais d’engager un certain nombre de relations bilatérales avec l’ensemble des partenaires impliqués, pour déployer rapidement les premiers aménagements". 

Les exemples ne manquent pas : le manque de visibilité dans les couloirs et les coursives pourrait par exemple être pallié par l’installation de simples miroirs pour savoir si on s’engage dans un espace désert ou si des groupes y stationnent. L’aménagement des sas ascenseurs, lui, implique un dialogue d’ores et déjà engagé avec Skema, la Ville de Lille et le parking Indigo. Enfin, la problématique du manque de V’lille est également abordée en lien avec Ilévia, pour s’assurer que les personnes qui sortent de l’Aéronef puisse plus facilement trouver un vélo pour rentrer chez elles, sans avoir à patienter ou à marcher sur de trop longues distances. "De nouveaux rendez-vous seront bien sûr nécessaires pour tirer un bilan des mesures mises en place d’une part, pour préparer des actions de plus long terme d’autre part", observe Clémence Bruggeman.

Rendez-vous à l’automne !

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